
Mis à jour le 02 octobre 2026 par l'Équipe de traders-forex.fr
Une grande quantité de risque est plus susceptible d'entraîner des gains ou des pertes importants qu'une petite quantité. J'ai pris beaucoup de risques. Alexis Stenfors
Alexis Stenfors n'est pas le plus célèbre des « rogue traders », mais son histoire est l'une des plus instructives. En 2009, ce trader senior de Merrill Lynch à Londres a survalorisé ses positions pour masquer des pertes, ce qui a conduit la banque à enregistrer un ajustement négatif de 456 millions de dollars. Interdit d'exercer pendant cinq ans, il est ensuite devenu universitaire et l'un des spécialistes reconnus du LIBOR et de la manipulation des marchés.
Alexis Stenfors, qui a grandi en Suède, s'est intéressé aux banques et aux marchés très tôt : enfant, il collectionnait de petites sommes en devises étrangères et tenait le registre de ses « positions » dans un livret de banque. Diplômé de l'école d'économie de Stockholm, il a passé une quinzaine d'années sur les marchés des changes et des dérivés de taux d'intérêt.
Couper du bois dans la campagne suédoise était sa façon de décompresser entre deux périodes sur les marchés londoniens. Un détail qui dit beaucoup du niveau de pression qu'il décrit dans les mois précédant la révélation de l'affaire.
Stenfors a commencé dans le trading à Stockholm avant de rejoindre Londres. Il y a travaillé pour HSBC, Citi et Crédit Agricole, avant de se voir proposer un poste chez Merrill Lynch. Comme il le raconte dans son livre Barometer of Fear, ce fut le « coup de foudre » entre lui et la grande banque d'investissement.
Il s'investit totalement dans son rôle et finit par traiter jusqu'à sept types de produits dérivés dans cinq devises. Il dirige alors le trading des swaps scandinaves (« Scandi swaps ») de la banque, un poste de confiance occupé par un trader senior et expérimenté.
Quatre ans après son arrivée, Stenfors est épuisé par les extrêmes de la période d'euphorie qui a précédé la crise financière. Il se sent pourtant incapable de partir alors que sa banque s'enfonce dans les difficultés. « Merrill Lynch perdait de l'argent, mais certains d'entre nous étaient poussés (ou se laissaient pousser) encore plus fort pour compenser le désastre apparemment causé dans d'autres secteurs de la banque », écrit-il. « Malgré mes meilleures intentions, je me suis dit que je ne pouvais pas partir. »
Cette pression, externe et interne, le conduit à prendre davantage de risques, puis à afficher ce qu'il appelle des valorisations « optimistes » de certaines positions. C'est ce que l'on nomme le mismarking : attribuer à un portefeuille une valeur qui ne correspond pas au prix réel du marché. « Je me suis convaincu que c'était la bonne chose à faire », écrit Stenfors, « et ce faisant, j'ai commis une erreur de jugement spectaculaire. »
Selon le régulateur britannique, les faits s'étendent de mi-janvier à mi-février 2009, soit quelques semaines après le rachat de Merrill Lynch par Bank of America. Dans des marchés devenus très volatils et peu liquides, ces valorisations se révèlent rapidement fausses. Alors que Stenfors est en vacances en Inde, ses responsables commencent à s'interroger sur la valeur de son portefeuille : il reconnaît alors les faits auprès de sa hiérarchie. Début mars 2009, la banque annonce avoir découvert une « irrégularité » et le suspend.
Les deux chiffres circulent et ne désignent pas la même chose. Stenfors a reconnu une survalorisation d'environ 100 millions de dollars. Lorsque la banque a réévalué et clôturé ses positions, elle a enregistré un ajustement négatif de 456 millions de dollars. Stenfors a lui-même déclaré ne pas savoir précisément comment le premier montant est devenu le second.
L'affaire donne lieu à une enquête de la Financial Services Authority (FSA), le régulateur britannique de l'époque. Dans son avis final de mars 2010, la FSA estime que Stenfors a manqué d'intégrité en survalorisant délibérément ses positions de façon répétée pendant un mois, et lui interdit d'exercer toute fonction liée à une activité réglementée.
Plusieurs éléments jouent toutefois en sa faveur : il a coopéré pleinement, exprimé des remords et accepté un règlement à un stade précoce de l'enquête. L'avis final ne retient pas de constat de malhonnêteté, et la FSA indique qu'elle est disposée à lever l'interdiction au bout de cinq ans. C'est ce qui s'est produit : l'interdiction a été levée par la FCA le 21 mai 2015. Stenfors n'a fait l'objet d'aucune poursuite pénale.
La banque n'a pas été épargnée. En octobre 2009, le régulateur financier irlandais, dont dépendait Merrill Lynch International Bank, lui a infligé une amende de 2,75 millions d'euros pour des défaillances de supervision, notamment dans le suivi de Stenfors et de ses limites de risque.
| Date | Événement |
|---|---|
| Janvier - février 2009 | Survalorisation des positions sur swaps et dérivés de taux scandinaves |
| Mars 2009 | Merrill Lynch annonce une « irrégularité » et suspend Stenfors |
| 2009 | Stenfors reprend des études et commence un doctorat sur le LIBOR |
| Octobre 2009 | Amende de 2,75 millions d'euros infligée à la banque par le régulateur irlandais |
| Mars 2010 | Avis final de la FSA : interdiction d'exercer |
| 2013 | Thèse de doctorat à SOAS (Université de Londres) sur la fixation du LIBOR |
| 2014 | Entrée à l'Université de Portsmouth |
| 21 mai 2015 | Levée de l'interdiction par la FCA |
| Mai 2017 | Publication de Barometer of Fear (Zed Books) |
Stenfors a choisi de donner un sens à son expérience en retournant à l'université dès 2009. Il entame alors une thèse sur le LIBOR, près de trois ans avant que n'éclate le scandale de la manipulation de ce taux de référence. Sa thèse, soutenue en 2013 à SOAS (Université de Londres), s'intitule « Determining the LIBOR: A Study of Power and Deception ».
Son livre Barometer of Fear: An Insider's Account of Rogue Trading and the Greatest Banking Scandal in History, paru en 2017, est à la fois un récit personnel et un guide du fonctionnement réel des marchés des changes et des taux. On y trouve des développements techniques sur les bons du Trésor suédois ou les swaps de base sur devises, ainsi que la description des « gentlemen's agreements » qui, selon lui, subsistent dans un secteur pourtant réputé brutal.
Stenfors y est aussi très franc sur lui-même. Il rapporte des conversations avec son psychothérapeute et raconte que, par plaisanterie, il réservait des courts de squash sous le nom de Patrick Bateman, l'anti-héros d'American Psycho. Il déclare dans son livre que ses actes n'ont pas respecté les règles fixées par Merrill Lynch et se tient pour responsable des pertes subies par la banque.
Il continue pourtant de s'interroger sur les causes de ses actes : « Après avoir discuté de moralité avec un avocat pendant un an, avec un psychothérapeute pendant deux ans et avec des personnes rencontrées depuis, je ne suis pas sûr d'avoir trouvé une réponse définitive à la question : pourquoi avez-vous fait cela ? »
Sur ce qui l'a attiré vers le trading, sa réponse est en revanche très claire. Il déclarait à TraderLife : « Le trading consiste essentiellement à prédire l'avenir, ce qui, bien entendu, est impossible. Néanmoins, certaines choses ont plus de chances de se produire que d'autres et c'est cet exercice d'équilibre dans un monde en constante évolution que j'ai trouvé extrêmement fascinant. » Et d'ajouter : « Ce qui m'a vraiment stimulé, c'est le défi d'avoir raison. »
Aujourd'hui enseignant-chercheur en économie et finance à l'Université de Portsmouth, qu'il a rejointe en 2014, Stenfors travaille sur les indices de référence, la manipulation et la collusion sur les marchés de gré à gré, le « spoofing » sur le marché des changes et le trading algorithmique. Il a également codirigé un ouvrage sur la politique monétaire non conventionnelle au Japon (Routledge, 2020) et intervient comme conférencier et comme expert dans des dossiers judiciaires portant sur les indices de référence.
L'affaire Stenfors ne concerne pas que les salles de marché. Le mécanisme (une perte que l'on refuse de voir, puis un risque que l'on augmente pour se refaire) est exactement celui qui vide les comptes des traders particuliers. Voici cinq règles à en tirer.
Évaluez chaque position au prix auquel vous pourriez réellement la clôturer, et non au prix que vous espérez. Une valorisation optimiste ne fait que repousser la perte.
Définissez un stop loss et un risque par trade avant d'entrer sur le marché, puis ne les déplacez pas dans le sens de la perte.
Une perte reconnue rapidement reste limitée. Augmenter le risque pour se refaire est le mécanisme commun à presque toutes les affaires de rogue trading.
Stenfors invoque une charge de travail énorme et un épuisement mental. Réduisez la taille de vos positions ou arrêtez de trader lorsque vous êtes épuisé ou sous pression.
Notez chaque trade et son résultat réel, et relisez votre journal régulièrement. Un contrôle extérieur, même informel, rend l'auto-illusion plus difficile.
L'histoire d'Alexis Stenfors se distingue de celle des autres rogue traders par sa durée (un mois), par l'absence de poursuites pénales et surtout par la suite : l'ancien trader est devenu un chercheur qui documente de l'intérieur les failles des marchés, du LIBOR au trading algorithmique. Elle rappelle qu'une dérive ne commence pas par une fraude spectaculaire, mais par une perte que l'on choisit de ne pas regarder en face. Contrairement au fait de couper du bois, avoir raison sur les marchés reste un objectif ambigu.
Où tracez-vous la ligne entre la morale de la société et celle du marché ? Alexis Stenfors