
Mis à jour le 02 octobre 2026 par l'Équipe de traders-forex.fr
Je n'en avais aucune idée. Paroles de Frances Yung, ancienne directrice du département financier de Citic Pacific, devant le tribunal de Hong Kong chargé de juger les irrégularités de marché, citées dans le South China Morning Post.
En octobre 2008, le conglomérat hongkongais Citic Pacific annonce une perte colossale sur des contrats de change liés au dollar australien : environ 14,7 milliards de dollars hongkongais au final, soit près de 1,9 milliard de dollars américains. Le nom de Frances Yung, fille du président et responsable du département financier, reste attaché à cette affaire, l'une des plus lourdes pertes de trading de l'année 2008.
Le cas est pourtant différent de celui d'un Jérôme Kerviel ou d'un Nick Leeson. Il n'y a ni comptes cachés ni fraude établie : une couverture de change mal conçue, surdimensionnée et mal contrôlée s'est retournée contre l'entreprise quand le marché a changé de direction.
Frances Yung Ming-fong, née en 1972, appartient à l'une des familles d'affaires les plus célèbres de Chine. Son grand-père, Rong Yiren, a fondé CITIC en 1979 et a été vice-président de la République populaire de Chine. Son père, Larry Yung, a présidé Citic Pacific de 1990 à 2009 et a été classé homme le plus riche de Chine continentale par Forbes en 2005. Amateur de courses hippiques, il était parfois surnommé « Prince Yung » par la presse hongkongaise.
Frances Yung entre chez Citic Pacific en 1995. En 2008, elle dirige le département financier du groupe (Director, Group Finance), sous l'autorité du directeur financier Leslie Chang. Contrairement à ce qui est souvent écrit, elle n'était donc pas la directrice financière en titre. Elle a aussi occupé d'autres fonctions dans le groupe, notamment chez Citic Pacific Communications et à la New Hong Kong Tunnel Company, qui exploite l'Eastern Harbour Tunnel.
Son frère Carl était lui aussi dirigeant de l'entreprise, que Larry Yung menait, selon un commentateur de l'époque, « comme une entreprise familiale ».
Citic Pacific développait un grand projet de mine de fer en Australie-Occidentale. Les dépenses étant libellées en dollars australiens, le groupe voulait se protéger contre une hausse de l'AUD face au dollar américain. Le besoin identifié était d'environ 1,6 milliard de dollars australiens.
Au lieu de simples contrats à terme, la société a souscrit des contrats de type accumulateur, appelés target redemption forwards. Leur fonctionnement explique à lui seul l'ampleur du désastre :
Le gain était donc limité et la perte potentiellement très lourde. Les contrats pouvaient obliger Citic Pacific à acheter jusqu'à environ 9 milliards de dollars australiens, bien au-delà de ses besoins réels.
À l'été 2008, l'AUD/USD cote autour de 0,98. Avec la crise financière, l'effondrement des matières premières et le débouclage des opérations de portage, il tombe vers 0,70 en octobre. Chaque centime de baisse creuse la perte.
| Date | Événement |
|---|---|
| 1995 | Frances Yung rejoint Citic Pacific. |
| Fin 2007 – été 2008 | Souscription des contrats de change à effet de levier sur le dollar australien. |
| 7 septembre 2008 | La direction prend connaissance de l'exposition. |
| 12 septembre 2008 | Publication d'une circulaire indiquant qu'aucun changement défavorable significatif n'affecte la situation financière. |
| 20 octobre 2008 | Avertissement sur résultats : perte potentielle de 15,5 milliards HK$. Démission du directeur financier Leslie Chang et du contrôleur financier Chau Chi-yin, rétrogradation de Frances Yung. |
| 21 octobre 2008 | L'action perd plus de la moitié de sa valeur en une séance. |
| Novembre 2008 | CITIC Group, la maison mère, apporte un soutien de 1,5 milliard USD et reprend une grande partie des contrats. |
| Avril 2009 | Perquisition de la police des délits commerciaux, puis démission de Larry Yung et du directeur général Henry Fan le 8 avril. |
| Septembre 2014 | Le régulateur SFC saisit le Market Misconduct Tribunal contre la société et cinq anciens administrateurs. |
| 2015 | Frances Yung témoigne devant le tribunal. |
| 10 avril 2017 | Le tribunal conclut à l'absence de manquement de marché. |
Ce qui a été reproché à Citic Pacific n'est pas tant la perte que le silence. La société connaissait son exposition le 7 septembre 2008, a publié cinq jours plus tard une circulaire rassurante, et n'a informé le marché que six semaines après.
La Securities and Futures Commission (SFC), le régulateur de Hong Kong, a ouvert une enquête, et la police des délits commerciaux a perquisitionné les bureaux du groupe en avril 2009. En septembre 2014, la SFC a engagé deux procédures : l'une devant le Market Misconduct Tribunal contre la société et cinq anciens administrateurs (Larry Yung, Henry Fan, Leslie Chang, Peter Lee et Chau Chi-yin), l'autre devant la justice civile pour obtenir l'indemnisation de quelque 4 500 investisseurs.
Frances Yung ne figurait pas parmi les personnes visées. Elle a été entendue comme témoin en 2015, expliquant notamment avoir été chargée le 8 septembre 2008 d'informer le comité exécutif d'une perte d'environ 377 millions HK$ à cette date, et dit ne plus se souvenir de certains détails de cette réunion.
Le 10 avril 2017, le tribunal a jugé que la circulaire ne constituait pas une diffusion d'informations fausses ou trompeuses au sens de la loi : les pertes n'étaient alors que latentes. La société et les cinq anciens administrateurs ont été blanchis.
À retenir : la société a qualifié ces opérations de « non autorisées » et les a attribuées à sa direction financière. Aucune juridiction n'a condamné Frances Yung, et le terme de « rogue trader » ne lui correspond que très imparfaitement.
Rétrogradée et transférée dans un autre service en octobre 2008, Frances Yung a quitté le groupe l'année suivante, selon la presse. Son père a abandonné la présidence en avril 2009, remplacé par Chang Zhenming, venu de la maison mère, puis a réduit sa participation. La famille a ensuite rompu ses derniers liens avec l'entreprise, rebaptisée CITIC Limited en 2014 après avoir absorbé l'essentiel des actifs de CITIC Group.
Larry Yung a créé une nouvelle structure, Yung's Enterprise, présentée par la presse hongkongaise comme un véhicule d'investissement, notamment immobilier. La famille est aussi restée présente dans les courses hippiques à Hong Kong.
Les chevaux de M. Yung ont remporté de nombreuses courses importantes dans la ville. Commentaire d'Apollo Ng, vice-président de la Hong Kong Racehorse Owners Association, au South China Morning Post.
On dispose de très peu d'informations publiques sur les activités actuelles de Frances Yung, qui s'est tenue à l'écart des médias depuis l'affaire.
L'affaire concerne une multinationale, mais les erreurs commises sont celles que commet un trader particulier sur le forex : position trop grosse, levier mal compris, absence de limite de perte.
Chiffrez le montant et l'échéance du besoin en devises, puis limitez la couverture à ce montant. Citic Pacific avait besoin d'environ 1,6 milliard de dollars australiens mais ses contrats pouvaient l'obliger à en acheter jusqu'à environ 9 milliards.
Privilégiez un contrat à terme simple ou l'achat d'une option, dont le coût et le pire scénario sont connus dès le départ.
Écartez tout produit dont le gain est plafonné alors que la perte est amplifiée par un effet de levier, comme les accumulateurs et target redemption forwards.
Définissez à l'avance la perte maximale acceptable, suivez la valeur de marché de la position quotidiennement et coupez dès que la limite est atteinte.
Celui qui prend la position ne doit pas être celui qui la contrôle. Pour un particulier, cela revient à écrire son plan de trading avant d'ouvrir la position et à s'y tenir.
Pour les traders particuliers en France : les règles européennes reprises par l'AMF plafonnent le levier à 20:1 sur l'AUD/USD (30:1 sur les paires majeures) pour les CFD, et les brokers régulés doivent offrir une protection contre le solde négatif. Ces garde-fous n'existaient pas pour Citic Pacific.
L'affaire Citic Pacific n'est pas l'histoire d'un trader isolé qui cache ses positions. C'est celle d'une couverture devenue spéculation : un produit complexe, un engagement plusieurs fois supérieur au besoin, des contrôles internes défaillants et une information tardive du marché. Frances Yung en a payé le prix professionnel sans jamais être condamnée, et son père y a perdu l'entreprise qu'il dirigeait depuis près de vingt ans.
Pour un trader, la leçon tient en une phrase : avant d'ouvrir une position, il faut savoir combien on peut perdre au pire. Retrouvez les autres grandes affaires dans notre dossier sur les rogue traders.
Avertissement sur les risques : les CFD sont des instruments complexes qui présentent un risque élevé de perte rapide en raison de l'effet de levier. Chez la plupart des brokers, entre 69 % et 80 % des comptes d'investisseurs particuliers perdent de l'argent en tradant des CFD. Consultez le pourcentage exact publié par chaque broker et assurez-vous de comprendre le fonctionnement des CFD avant d'investir.
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