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Frances Yung et Citic Pacific : la perte de change de 1,9 milliard de dollars

Frances Yung et l'affaire Citic Pacific

Mis à jour le 02 octobre 2026 par l'Équipe de traders-forex.fr

Je n'en avais aucune idée. Paroles de Frances Yung, ancienne directrice du département financier de Citic Pacific, devant le tribunal de Hong Kong chargé de juger les irrégularités de marché, citées dans le South China Morning Post.

En octobre 2008, le conglomérat hongkongais Citic Pacific annonce une perte colossale sur des contrats de change liés au dollar australien : environ 14,7 milliards de dollars hongkongais au final, soit près de 1,9 milliard de dollars américains. Le nom de Frances Yung, fille du président et responsable du département financier, reste attaché à cette affaire, l'une des plus lourdes pertes de trading de l'année 2008.

Le cas est pourtant différent de celui d'un Jérôme Kerviel ou d'un Nick Leeson. Il n'y a ni comptes cachés ni fraude établie : une couverture de change mal conçue, surdimensionnée et mal contrôlée s'est retournée contre l'entreprise quand le marché a changé de direction.

L'affaire Citic Pacific en bref

  • Société : Citic Pacific, conglomérat coté à Hong Kong (acier, immobilier, mines), filiale du groupe public chinois CITIC Group.
  • Origine : des contrats de change à effet de levier destinés à couvrir les besoins en dollars australiens d'un projet de mine de fer en Australie-Occidentale.
  • Perte : 15,5 milliards HK$ annoncés le 20 octobre 2008, environ 14,7 milliards HK$ (1,9 milliard USD) au final.
  • Frances Yung : rétrogradée avec baisse de salaire, puis départ du groupe. Elle n'a jamais été poursuivie.
  • Justice : la société et cinq anciens administrateurs ont été blanchis par le Market Misconduct Tribunal en avril 2017.

Qui est Frances Yung ?

Frances Yung Ming-fong, née en 1972, appartient à l'une des familles d'affaires les plus célèbres de Chine. Son grand-père, Rong Yiren, a fondé CITIC en 1979 et a été vice-président de la République populaire de Chine. Son père, Larry Yung, a présidé Citic Pacific de 1990 à 2009 et a été classé homme le plus riche de Chine continentale par Forbes en 2005. Amateur de courses hippiques, il était parfois surnommé « Prince Yung » par la presse hongkongaise.

Frances Yung entre chez Citic Pacific en 1995. En 2008, elle dirige le département financier du groupe (Director, Group Finance), sous l'autorité du directeur financier Leslie Chang. Contrairement à ce qui est souvent écrit, elle n'était donc pas la directrice financière en titre. Elle a aussi occupé d'autres fonctions dans le groupe, notamment chez Citic Pacific Communications et à la New Hong Kong Tunnel Company, qui exploite l'Eastern Harbour Tunnel.

Son frère Carl était lui aussi dirigeant de l'entreprise, que Larry Yung menait, selon un commentateur de l'époque, « comme une entreprise familiale ».

Les contrats sur le dollar australien

Citic Pacific développait un grand projet de mine de fer en Australie-Occidentale. Les dépenses étant libellées en dollars australiens, le groupe voulait se protéger contre une hausse de l'AUD face au dollar américain. Le besoin identifié était d'environ 1,6 milliard de dollars australiens.

Au lieu de simples contrats à terme, la société a souscrit des contrats de type accumulateur, appelés target redemption forwards. Leur fonctionnement explique à lui seul l'ampleur du désastre :

  • l'entreprise achète des dollars australiens à un cours fixé à l'avance, à échéances régulières ;
  • si l'AUD monte au-dessus de ce cours, le gain est plafonné et le contrat s'arrête dès qu'un certain profit est atteint ;
  • si l'AUD baisse, l'entreprise doit continuer d'acheter au cours fixé, souvent pour un montant doublé, jusqu'à l'échéance.

Le gain était donc limité et la perte potentiellement très lourde. Les contrats pouvaient obliger Citic Pacific à acheter jusqu'à environ 9 milliards de dollars australiens, bien au-delà de ses besoins réels.

À l'été 2008, l'AUD/USD cote autour de 0,98. Avec la crise financière, l'effondrement des matières premières et le débouclage des opérations de portage, il tombe vers 0,70 en octobre. Chaque centime de baisse creuse la perte.

Ce que le contrat promettait
  • Un cours d'achat de l'AUD plus avantageux que le marché
  • Aucune prime à payer au départ
  • Une protection si le dollar australien continuait de monter
Ce qu'il coûtait vraiment
  • Un gain plafonné, le contrat s'arrêtant en cas de hausse
  • Des montants à acheter doublés en cas de baisse
  • Un engagement très supérieur au besoin réel
  • Aucune limite de perte

Chronologie de l'affaire

DateÉvénement
1995Frances Yung rejoint Citic Pacific.
Fin 2007 – été 2008Souscription des contrats de change à effet de levier sur le dollar australien.
7 septembre 2008La direction prend connaissance de l'exposition.
12 septembre 2008Publication d'une circulaire indiquant qu'aucun changement défavorable significatif n'affecte la situation financière.
20 octobre 2008Avertissement sur résultats : perte potentielle de 15,5 milliards HK$. Démission du directeur financier Leslie Chang et du contrôleur financier Chau Chi-yin, rétrogradation de Frances Yung.
21 octobre 2008L'action perd plus de la moitié de sa valeur en une séance.
Novembre 2008CITIC Group, la maison mère, apporte un soutien de 1,5 milliard USD et reprend une grande partie des contrats.
Avril 2009Perquisition de la police des délits commerciaux, puis démission de Larry Yung et du directeur général Henry Fan le 8 avril.
Septembre 2014Le régulateur SFC saisit le Market Misconduct Tribunal contre la société et cinq anciens administrateurs.
2015Frances Yung témoigne devant le tribunal.
10 avril 2017Le tribunal conclut à l'absence de manquement de marché.

Les suites judiciaires à Hong Kong

Ce qui a été reproché à Citic Pacific n'est pas tant la perte que le silence. La société connaissait son exposition le 7 septembre 2008, a publié cinq jours plus tard une circulaire rassurante, et n'a informé le marché que six semaines après.

La Securities and Futures Commission (SFC), le régulateur de Hong Kong, a ouvert une enquête, et la police des délits commerciaux a perquisitionné les bureaux du groupe en avril 2009. En septembre 2014, la SFC a engagé deux procédures : l'une devant le Market Misconduct Tribunal contre la société et cinq anciens administrateurs (Larry Yung, Henry Fan, Leslie Chang, Peter Lee et Chau Chi-yin), l'autre devant la justice civile pour obtenir l'indemnisation de quelque 4 500 investisseurs.

Frances Yung ne figurait pas parmi les personnes visées. Elle a été entendue comme témoin en 2015, expliquant notamment avoir été chargée le 8 septembre 2008 d'informer le comité exécutif d'une perte d'environ 377 millions HK$ à cette date, et dit ne plus se souvenir de certains détails de cette réunion.

Le 10 avril 2017, le tribunal a jugé que la circulaire ne constituait pas une diffusion d'informations fausses ou trompeuses au sens de la loi : les pertes n'étaient alors que latentes. La société et les cinq anciens administrateurs ont été blanchis.

À retenir : la société a qualifié ces opérations de « non autorisées » et les a attribuées à sa direction financière. Aucune juridiction n'a condamné Frances Yung, et le terme de « rogue trader » ne lui correspond que très imparfaitement.

Que sont devenus Frances Yung et sa famille ?

Rétrogradée et transférée dans un autre service en octobre 2008, Frances Yung a quitté le groupe l'année suivante, selon la presse. Son père a abandonné la présidence en avril 2009, remplacé par Chang Zhenming, venu de la maison mère, puis a réduit sa participation. La famille a ensuite rompu ses derniers liens avec l'entreprise, rebaptisée CITIC Limited en 2014 après avoir absorbé l'essentiel des actifs de CITIC Group.

Larry Yung a créé une nouvelle structure, Yung's Enterprise, présentée par la presse hongkongaise comme un véhicule d'investissement, notamment immobilier. La famille est aussi restée présente dans les courses hippiques à Hong Kong.

Les chevaux de M. Yung ont remporté de nombreuses courses importantes dans la ville. Commentaire d'Apollo Ng, vice-président de la Hong Kong Racehorse Owners Association, au South China Morning Post.

On dispose de très peu d'informations publiques sur les activités actuelles de Frances Yung, qui s'est tenue à l'écart des médias depuis l'affaire.

Couvrir un risque de change : 5 leçons de l'affaire Citic Pacific

L'affaire concerne une multinationale, mais les erreurs commises sont celles que commet un trader particulier sur le forex : position trop grosse, levier mal compris, absence de limite de perte.

1
Mesurer l'exposition réelle

Chiffrez le montant et l'échéance du besoin en devises, puis limitez la couverture à ce montant. Citic Pacific avait besoin d'environ 1,6 milliard de dollars australiens mais ses contrats pouvaient l'obliger à en acheter jusqu'à environ 9 milliards.

2
Choisir un instrument dont la perte maximale est connue

Privilégiez un contrat à terme simple ou l'achat d'une option, dont le coût et le pire scénario sont connus dès le départ.

3
Refuser les profils asymétriques

Écartez tout produit dont le gain est plafonné alors que la perte est amplifiée par un effet de levier, comme les accumulateurs et target redemption forwards.

4
Fixer une limite de perte et valoriser chaque jour

Définissez à l'avance la perte maximale acceptable, suivez la valeur de marché de la position quotidiennement et coupez dès que la limite est atteinte.

5
Séparer la décision du contrôle

Celui qui prend la position ne doit pas être celui qui la contrôle. Pour un particulier, cela revient à écrire son plan de trading avant d'ouvrir la position et à s'y tenir.

Pour les traders particuliers en France : les règles européennes reprises par l'AMF plafonnent le levier à 20:1 sur l'AUD/USD (30:1 sur les paires majeures) pour les CFD, et les brokers régulés doivent offrir une protection contre le solde négatif. Ces garde-fous n'existaient pas pour Citic Pacific.

FAQ - Questions fréquentes

Qui est Frances Yung ? ▾
Frances Yung Ming-fong, née en 1972, est la fille de Larry Yung, ancien président de Citic Pacific. Entrée dans le groupe en 1995, elle dirigeait le département financier du groupe (Director, Group Finance) au moment des pertes de change de 2008.
Combien Citic Pacific a-t-elle perdu en 2008 ? ▾
La société a d'abord annoncé, le 20 octobre 2008, une perte potentielle de 15,5 milliards de dollars hongkongais. La perte finalement constatée sur les contrats de change s'élève à environ 14,7 milliards HK$, soit près de 1,9 milliard de dollars américains.
Qu'est-ce qu'un target redemption forward ? ▾
C'est un contrat de change de type accumulateur : l'entreprise achète une devise à un cours fixé à l'avance, à échéances régulières. Si le marché évolue en sa faveur, le gain est plafonné et le contrat s'arrête. S'il évolue contre elle, elle doit continuer d'acheter, souvent pour un montant doublé. Le gain est donc limité et la perte amplifiée.
Frances Yung a-t-elle été condamnée ? ▾
Non. Elle a été rétrogradée avec une baisse de salaire en octobre 2008 puis a quitté le groupe, mais elle n'a jamais été poursuivie. Elle a témoigné en 2015 devant le Market Misconduct Tribunal de Hong Kong, qui a blanchi en avril 2017 la société et cinq anciens administrateurs, dont son père.
Pourquoi le dollar australien a-t-il chuté en 2008 ? ▾
La crise financière mondiale a provoqué l'effondrement des matières premières, le débouclage des opérations de portage (carry trade) et des baisses de taux en Australie. L'AUD/USD est passé d'environ 0,98 en juillet 2008 à près de 0,70 lors de l'annonce de Citic Pacific, et plus bas encore dans les jours suivants.
Qu'est devenue Citic Pacific ? ▾
La maison mère chinoise CITIC Group a apporté un soutien de 1,5 milliard de dollars et repris une grande partie des contrats. Larry Yung et le directeur général Henry Fan ont démissionné en avril 2009. En 2014, la société a absorbé l'essentiel des actifs de sa maison mère et a été rebaptisée CITIC Limited.
Quelle leçon un trader particulier peut-il en tirer ? ▾
Ne jamais ouvrir une position dont la perte maximale est inconnue, se méfier de l'effet de levier et placer un stop loss. En Europe, le levier des particuliers est plafonné à 20:1 sur l'AUD/USD et les brokers régulés doivent offrir une protection contre le solde négatif.

Conclusion

L'affaire Citic Pacific n'est pas l'histoire d'un trader isolé qui cache ses positions. C'est celle d'une couverture devenue spéculation : un produit complexe, un engagement plusieurs fois supérieur au besoin, des contrôles internes défaillants et une information tardive du marché. Frances Yung en a payé le prix professionnel sans jamais être condamnée, et son père y a perdu l'entreprise qu'il dirigeait depuis près de vingt ans.

Pour un trader, la leçon tient en une phrase : avant d'ouvrir une position, il faut savoir combien on peut perdre au pire. Retrouvez les autres grandes affaires dans notre dossier sur les rogue traders.

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Avertissement sur les risques : les CFD sont des instruments complexes qui présentent un risque élevé de perte rapide en raison de l'effet de levier. Chez la plupart des brokers, entre 69 % et 80 % des comptes d'investisseurs particuliers perdent de l'argent en tradant des CFD. Consultez le pourcentage exact publié par chaque broker et assurez-vous de comprendre le fonctionnement des CFD avant d'investir.

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