
Mis à jour le 29 septembre 2026 par l'Équipe de traders-forex.fr
Demandez à des traders professionnels quelles figures ont le plus influencé leur manière de trader : peu de noms reviennent aussi souvent que celui de Jesse Livermore, le spéculateur qui a fait fortune en vendant à découvert lors des krachs de 1907 et de 1929.
Sa notoriété tient beaucoup au livre Mémoires d'un spéculateur, récit mi-biographique mi-romancé de sa vie, qui figure presque toujours en tête des classements des meilleurs livres de trading de tous les temps.
Mais ce qui rend Livermore si instructif pour un trader, c'est surtout l'extrême contraste entre ses succès et ses échecs. D'un côté, il a atteint les sommets absolus de la réussite sur les marchés grâce à une compréhension très fine du mouvement des prix. De l'autre, sa vie illustre tous les pièges du trading : non-respect de ses propres règles, excès de confiance, effet de levier démesuré et fragilité psychologique.
Bien qu'il ait opéré il y a plus d'un siècle, une grande partie de son approche reste d'actualité. Voici son histoire, sa méthode et les leçons que vous pouvez en tirer.
Jesse Lauriston Livermore est né le 26 juillet 1877 à Shrewsbury, dans le Massachusetts, dans une famille modeste. Son père était fermier et sa mère femme au foyer.
Selon la légende familiale, Jesse aurait appris à lire très tôt et se serait intéressé aux journaux financiers dès l'enfance. À l'école, il se distinguait surtout par son aisance avec les chiffres et le calcul mental : il affirmait avoir bouclé en un an le programme d'arithmétique de trois années.
Vers l'âge de quatorze ans, son père le retira de l'école pour qu'il travaille à la ferme familiale, comme lui-même l'avait fait au même âge. Jesse refusa ce destin. Avec la complicité de sa mère, il quitta la maison en secret, avec seulement 5 dollars en poche (plus de 100 dollars actuels), pour tenter sa chance à Boston.
À Boston, Jesse décroche son premier emploi chez la société de courtage Paine Webber. Il passait simplement devant l'agence quand on lui proposa de remplacer un employé malade ; il obtint rapidement un poste permanent de « garçon des cotations » (on parlait de chalk boy, le garçon à la craie).
Son travail : recopier à la craie sur un grand tableau les cours qui arrivaient par le téléscripteur, pour que les clients puissent les suivre. Un poste idéal pour un amoureux des chiffres.
Fasciné par le mouvement des prix, il commence à tenir un petit carnet dans lequel il note chaque soir les cotations dont il se souvient. Il y repère des schémas récurrents, des comportements qui se répètent avant les hausses et les baisses. Sans le savoir, il pose les bases de ce qu'on appellera plus tard l'analyse technique et la lecture de la bande (tape reading).
Jusque-là, Livermore n'avait jamais tradé : il pensait qu'il fallait beaucoup d'argent pour participer aux marchés. C'est en travaillant chez Paine Webber qu'il découvre les bucket shops.
Ces officines fonctionnaient comme des maisons de paris sur les cours : on pariait sur la hausse ou la baisse d'une action avec une petite mise et une marge très faible, sans que l'ordre soit transmis en bourse. Le bucket shop prenait la contrepartie du pari, un peu comme un teneur de marché qui parie contre ses clients. Ces établissements ont ensuite été interdits aux États-Unis.
Livermore y voit l'occasion de tester les régularités notées dans son carnet. Son premier gain ne dépasse guère 3 dollars, mais ses résultats deviennent vite supérieurs à son salaire. Il quitte alors Paine Webber pour se consacrer entièrement à la spéculation. À quinze ans, il a déjà gagné 1 000 dollars, soit environ 20 000 dollars actuels.
Il gagne tellement que les bucket shops de Boston finissent par lui interdire l'accès, les uns après les autres. Il tente même de se déguiser pour continuer à jouer, mais sa réputation le précède : il est bientôt banni de la plupart des officines de la ville.
Vers vingt ans, Livermore a accumulé ses premiers 10 000 dollars, mais une série de mauvaises opérations le fait redescendre à 2 500 dollars. Il en tire une leçon qu'il répétera toute sa vie : lorsqu'il respecte son système, il gagne la plupart du temps ; ses pertes viennent presque toujours des fois où il s'en écarte. Un problème que connaissent encore la majorité des traders.
Banni des bucket shops de Boston, il part pour New York avec ses 2 500 dollars pour trader légalement à la Bourse de New York (NYSE). Il se forge rapidement une réputation de trader gagnant… puis perd de nouveau son capital.
Il comprend alors que sa méthode était taillée pour les bucket shops, pas pour un vrai marché. Dans les officines, ses ordres étaient exécutés instantanément au dernier cours affiché. En bourse, le téléscripteur avait du retard sur le marché réel : lorsqu'il passait un ordre, le prix avait déjà bougé. Autrement dit, il découvrait à ses dépens le slippage et l'impact de ses propres ordres sur le marché.
Pour se refaire, il repart spéculer dans les bucket shops de Saint-Louis, où personne ne le connaît. Il finit par y être reconnu et banni à son tour ; il envoie alors d'autres personnes jouer à sa place. Il reconstitue ainsi assez de capital pour retourner à New York, avec une méthode désormais adaptée à la vraie bourse.
Livermore commence à se faire un nom : en 1906, il vend à découvert l'action Union Pacific peu avant le tremblement de terre de San Francisco et encaisse un gain important. Mais c'est la panique bancaire de 1907 qui le rend célèbre.
Convaincu que le marché est fragile, il vend massivement à découvert. Lors de la journée la plus violente de la crise, il gagne environ 1 million de dollars en une seule séance. À la fin de la panique, sa fortune atteint environ 3 millions de dollars.
Selon son propre récit, le banquier J.P. Morgan, qui organisait le sauvetage du système financier, lui fait alors passer un message pour lui demander de cesser ses ventes. Livermore, qui admirait Morgan, rachète ses positions à découvert et se met même à acheter, ce qui contribue à calmer le marché. Il y gagne une image de héros dans certains cercles de Wall Street.
Devenu très riche, il mène grand train : yachts, voitures, clubs huppés et vie mondaine. Ce train de vie coûteux le pousse à trader toujours plus gros.
Livermore travaillait d'ordinaire seul et dans le silence le plus complet. Dans ses bureaux, on n'entendait que le bruit de la craie sur le tableau des cours ; les visiteurs devaient se taire et il refusait de parler de ses positions. Sa règle d'or : ne jamais suivre les conseils des autres.
En 1908, il enfreint cette règle et se laisse convaincre par un célèbre spéculateur en coton, Percy Thomas (rebaptisé « Teddy Price » dans les Mémoires). Contre son propre instinct, il continue d'acheter du coton alors que les prix baissent, tandis que d'autres opérateurs vendent. Il perd environ 90 % de ce qu'il avait gagné en 1907.
Les années suivantes sont difficiles : ses pertes s'accumulent, ses dettes atteignent plus d'un million de dollars et il se déclare en faillite en 1915.
Sans capital, il obtient d'un courtier une ligne de crédit limitée à 500 actions. Sachant qu'il n'a pas droit à l'erreur, il passe six semaines à observer le marché sans trader, en attendant la configuration idéale. Le pari réussit. En deux ans, il reconstitue sa fortune et rembourse volontairement tous ses créanciers, alors que la faillite l'en avait libéré.
La presse de 1917 salue le retour du « Boy Plunger », le jeune spéculateur qui a gagné, perdu, puis regagné des millions à Wall Street.
En 1922, Livermore accorde une série d'entretiens au journaliste Edwin Lefèvre. Ils donnent lieu à des articles dans le Saturday Evening Post, puis au livre Reminiscences of a Stock Operator, publié en 1923 et traduit en français sous le titre Mémoires d'un spéculateur.
Le livre raconte la vie d'un spéculateur nommé Larry Livingston, double à peine déguisé de Livermore. On y retrouve ses débuts dans les bucket shops, ses coups de 1907, son erreur sur le coton et ses réflexions sur la psychologie des marchés. Si certains passages sont romancés, la plupart des spécialistes considèrent que l'ouvrage reflète fidèlement sa vie et sa pensée. Un siècle plus tard, il reste l'un des livres les plus recommandés aux traders.
En 1940, Livermore publie lui-même How to Trade in Stocks, dans lequel il détaille sa méthode : points pivots, gestion du temps, gestion des pertes et sa « clé du marché », un système de suivi manuel des cours.
À la même époque, il s'installe dans de nouveaux bureaux, encore plus discrets et éloignés de Wall Street, pour préserver le secret de ses opérations.
Au cours de 1929, Livermore observe sur le marché des signaux similaires à ceux qui avaient précédé la panique de 1907 : valeurs vedettes qui ne progressent plus, hausse portée par la spéculation à crédit, euphorie générale.
Confiant dans son analyse, il construit progressivement d'importantes positions à découvert. Il lui arrive même de dormir dans son bureau pour suivre le marché de près avant ce qu'il anticipe comme une chute majeure.
Le krach d'octobre 1929, avec le jeudi noir puis le mardi noir, lui donne raison. Alors que la plupart des investisseurs sont ruinés, Livermore réalise les plus gros gains de sa carrière. Sa fortune est alors estimée à environ 100 millions de dollars, soit plus d'un milliard de dollars actuels. Ce coup lui vaut le surnom de « Great Bear of Wall Street » et une partie de l'opinion publique le rend, à tort, responsable du krach.
Une anecdote célèbre : son épouse Dorothy, qu'il avait épousée en 1918, ignorait qu'il avait parié sur la baisse. En entendant partout que des fortunes s'étaient évaporées, elle crut qu'ils avaient tout perdu, jusqu'à ce qu'il rentre lui annoncer qu'ils n'avaient jamais été aussi riches.
Après ce sommet, la fortune de Livermore fond rapidement au début des années 1930. Les raisons exactes de ces pertes n'ont jamais été clairement établies ; on évoque une série de mauvais trades, une perte de discipline et un marché devenu très différent, avec la création en 1934 de la SEC, le gendarme boursier américain, qui encadre désormais la spéculation.
Sa vie personnelle est tout aussi agitée. Il divorce de Dorothy en 1932 et épouse l'année suivante Harriet Metz Noble, dont plusieurs précédents maris s'étaient donné la mort. En 1935, Dorothy blesse par balle leur fils aîné, Jesse Jr., qui survit à ses blessures.
En 1934, Livermore se déclare de nouveau en faillite et perd automatiquement son siège au Chicago Board of Trade. Il continue de croire à un nouveau retour, comme il en avait réussi tant d'autres, mais la pression accumulée et un état dépressif l'empêchent de retrouver son niveau d'antan.
Le 28 novembre 1940, quelques mois après la publication de son livre, Jesse Livermore met fin à ses jours dans le vestiaire de l'hôtel Sherry-Netherland, à Manhattan, à l'âge de 63 ans. Il laisse à son épouse une longue lettre, retrouvée dans son carnet relié de cuir.
Au-delà de sa biographie, Livermore a laissé un ensemble de règles qui ont inspiré des générations de traders. Voici comment les appliquer, étape par étape :
Livermore ne tradait que dans le sens de la « ligne de moindre résistance », c'est-à-dire la direction dominante du marché. Acheter dans un marché haussier, vendre à découvert dans un marché baissier, et rester à l'écart quand la tendance n'est pas claire.
Il n'entrait en position qu'au franchissement d'un niveau de prix clé : un point pivot de retournement (changement de tendance) ou un point pivot de continuation (reprise du mouvement après une consolidation). C'est l'ancêtre du trading de cassure de supports et résistances.
Plutôt que de tout engager d'un coup, il ouvrait une première position réduite pour « sonder » le marché. Si le prix évoluait dans le bon sens, son analyse était confirmée ; sinon, la perte restait limitée.
Il ajoutait progressivement à ses positions quand elles étaient en gain (pyramidage), mais ne moyennait jamais à la baisse une position perdante. Une règle simple qui évite de s'enfoncer dans une mauvaise idée.
Livermore recommandait de fixer à l'avance une perte maximale (il évoquait un plafond d'environ 10 % sur une position) et de sortir sans discuter lorsque ce niveau était atteint. C'est l'équivalent d'un stop loss strict.
Selon lui, l'argent se gagne en restant assis sur une bonne position, pas en tradant sans cesse. Il conseillait aussi de retirer une partie importante des gains (il parlait de la moitié) pour la mettre en sécurité, une règle qu'il n'a lui-même pas toujours respectée.
Il ajoutait quelques principes complémentaires : suivre les valeurs leaders d'un secteur et vérifier que les valeurs « sœurs » confirment le mouvement, ignorer les tuyaux et les rumeurs, tenir ses propres relevés de cours, et surtout faire preuve de patience. Pour lui, les marchés ne changent jamais vraiment, car la nature humaine, faite de peur et d'avidité, reste la même.
La trajectoire de Livermore rappelle qu'une excellente analyse des marchés ne suffit pas : sans gestion rigoureuse du risque et sans équilibre personnel, même le plus doué des traders peut tout perdre. Aujourd'hui, les instruments à effet de levier comme les CFD rendent ces leçons plus pertinentes que jamais, puisqu'une majorité de comptes de particuliers y perdent de l'argent.
| Année | Événement |
|---|---|
| 1877 | Naissance le 26 juillet à Shrewsbury (Massachusetts) |
| 1891 | Quitte la ferme familiale pour Boston ; garçon des cotations chez Paine Webber |
| 1892 | A déjà gagné 1 000 $ dans les bucket shops à 15 ans |
| Vers 1899 | Banni des bucket shops de Boston, part trader à la Bourse de New York |
| 1906 | Vente à découvert d'Union Pacific avant le séisme de San Francisco |
| 1907 | Panique bancaire : environ 1 million $ gagné en un jour, 3 millions $ au total |
| 1908 | Erreur sur le coton : perd environ 90 % de sa fortune |
| 1915 | Première faillite officielle |
| 1917 | Retour gagnant, rembourse tous ses créanciers |
| 1923 | Publication de « Reminiscences of a Stock Operator » d'Edwin Lefèvre |
| 1929 | Krach de Wall Street : fortune estimée à 100 millions $ |
| 1934 | Nouvelle faillite, perte de son siège au Chicago Board of Trade |
| 1940 | Publication de « How to Trade in Stocks » ; décès le 28 novembre à New York |
Jesse Livermore reste l'une des figures les plus fascinantes de l'histoire des marchés. Parti de rien, il a lu le mouvement des prix mieux que quiconque à son époque, anticipé deux des plus grands krachs du XXe siècle et formulé des règles de trading toujours utilisées aujourd'hui : suivre la tendance, attendre les points pivots, couper les pertes et laisser courir les gains.
Sa vie est pourtant aussi un avertissement. Livermore a été ruiné à plusieurs reprises, le plus souvent pour avoir enfreint ses propres principes ou abusé de l'effet de levier. Pour un trader moderne, la meilleure façon d'honorer son héritage est de retenir les deux faces de son histoire : la rigueur de sa méthode et l'importance vitale de la discipline et de la gestion du risque.
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